LA REMISE DE LA LÉGION D'HONNEUR À LA CHAPELLE

Remise de la légion d'honneur

En début d'année 2018 un cousin me remet une photographie prise à Ronchamp dans les années 1950. On y retrouve des militaires, des scouts, le Général Touzet du Vigier, le préfet (ou sous préfet), des ecclésiastiques, un aumônier barbu en habit blanc, Charles Collieux, Alfred Canet avec son nœud papillon et le maire Alphonse Pheulpin. Le 3 octobre la photo parait dans l'Est Républicain pour essayer de la faire parler ! Le lendemain, une dame que je connaissais, Mlle Jacqueline Dodelier, m'envoie un mail et la photo parle ! Je la rencontre et découvre qu'elle connait très bien ce mystère photographique et en plus elle possède des documents et d'autres photos inconnues jusque là. Elle était présente au moment des faits et son papa était un des organisateurs. Voici cette belle histoire autour de l'aumônier Jacques Le Tilly et du pèlerinage des Scouts de Saint Dominique d'Alger.

L'aumônier Jacques Le Tilly

Le 2 septembre 1900 nait Émile Louis Marie Joseph Le Tilly dans le petit village d'Assérac situé au nord de la presqu'ile de Guérande en Loire-Atlantique dans une fratrie de 8 ou 10 enfants. Il poursuit ses études secondaires dès 1911 à l'Institution Saint Joseph d'Ancenis. Après son baccalauréat en 1919 il se présente au Saulchoir (ancienne abbaye cistercienne) de Kain en Belgique et revêt l'habit de Dominicain. Un an plus tard il prononce ses vœux et devient frère ''Jacques''. En 1930 il passe quelques temps au couvent de Dijon.

En mars 1932, Jacques Le Tilly rejoint Alger et s'installe dans un ancien pensionnat des Dames du Sacré Cœur. Il est le Supérieur de la Maison d'Alger de janvier 1933 à janvier 1942 où il va se dépenser sans compter dans ses missions paroissiales. À l'automne 1934, un groupe d'une quinzaine de scouts d'Alger occupe un local dans une paroisse. Mais le curé veut privilégier le Patronage et chasse les scouts (catholiques) au retour d'un camp de Noël 1934. Ils sont alors recueillis par le couvent des Dominicains de Jacques Le Tilly et qui en a confié la charge au Père Jacques-Louis Lefèvre arrivé de Mossoul en Irak où il enseignait et dirigeait le Collège Saint Dominique. En 1935 ce groupe prend le nom de ''Groupe Saint Dominique d'Alger''. Il sera très connu sous le vocable ''Saint-Do'' ou ''St-Do''. Le père Lefèvre devient l'aumônier du groupe jusqu'à la fin en 1963. Le groupe garde son N° (1er Alger) mais change de foulard ; mi-parti noir et blanc (la partie blanche portée à gauche sur le cœur). Un camp d'été d'un mois était organisé tous les ans en Algérie dont celui de Theniet El Had, situé à proximité du parc national éponyme. À partir de 1946 et presque de façon continue, un camp d'été se faisait en France.

À la déclaration de guerre en 1939, Jacques Le Tilly est mobilisé comme lieutenant de réserve d'artillerie, mais grâce à ses relations, il obtient une incorporation dans l'aumônerie militaire en Tunisie. En aout 1940 il est démobilisé et retrouve son poste à la tête à la Maison d'Alger jusqu'en 1942. Le 8 novembre 1942 c'est le début de l'opération Torch avec le débarquement des anglo-américains au Maroc et en Algérie. En 1943, une armée française se reforme en Afrique du Nord avec un matériel moderne venu des États-Unis. La 1ère division blindée, émanant de l'Armée d'Afrique, est créée le 1er mai 1943, sous les ordres du général Touzet du Vigier. Jacques Le Tilly accède à la fonction d'aumônier divisionnaire. En aout 1944 il débarque en Provence, remonte la vallée du Rhône. Fin septembre il est sur la colline de Bourlémont à Ronchamp pendant les violents combats de la libération à l'automne 1944. Il suit la 1ère DB dans les combats d'Alsace, d'Allemagne jusqu'à l'Autriche. Il accède à la reconnaissance due aux anciens combattants avec l'attribution de la Croix de Guerre avec 4 citations. Une citation lui est attribuée pour sa conduite lors des violents combats du 30 septembre où il participe à la mise en sécurité de la statue de la Vierge Marie présente dans la Chapelle.

Cette épreuve au sein des unités de la 1ère DB lui a fait connaitre le cœur de l'humanité combattante avec son cortège de larmes, de souffrances et de morts. Durant cette période il noue de profonds et durables liens d'amitié avec de nombreux soldats qui sont passés par la ''St-Do'' d'Alger avant la guerre et qu'il retrouvera plus tard au cours de son ministère. En Alsace il a aussi tissé de forts liens au sein de la population libérée. La guerre terminée, il reprend en septembre 1945 sa place au couvent d'Alger. Il continue ses prédications auprès des chrétiens et anime une série de conférences dans diverses villes algérienne sur les hauts faits de ''l'Armée d'Afrique''. En octobre 1951 il est à Casablanca pour mener à bien la construction d'un couvent inauguré en 1954. En 1955 il est nommé Prédicateur Général, mais depuis 1952, des troubles agitent le Maroc et impactent le relations entre européens et musulmans. Contesté par une nouvelle génération de religieux, il est assigné en 1957 au couvent de l'Annonciation dans le 8e Ar. de Paris où il décède le 7 janvier 1979 et inhumé au cimetière de Montparnasse. (Sources : https://journals.openedition.org)

Le Groupe Saint Dominique d'Alger en pèlerinage

En 1948, le groupe St-Do devait partir pour l'Alsace pour le tricentenaire de son rattachement à la France. Une halte était prévue à Ronchamp, mais la France de l'après-libération est secouée par un vaste mouvement de grèves qui agite tout le pays durant plusieurs mois ; dockers, cheminots, mineurs, transports, etc… Le projet de camp est alors annulé et remplacé par un séjour à Theniet El-Had. En avril 1949 le père Le Tilly est promu Chevalier de la Légion d'Honneur à titre militaire pour ses faits de guerre exceptionnels (J.O. du 1er Avril 1949). Il a exprimé le souhait que cette décoration lui soit remise devant la Chapelle de Notre-Dame du Haut de Ronchamp par le Général Jean, Louis, Alain Touzet du Vigier, ancien Commandant de la 1ère Division Blindée et devant le Groupe Saint-Do à la fin de son Camp d'Alsace.

Le Chef Max Dervaux vient en repérage au printemps 1949 pour préparer le camp à la Maison Forestière d'Eichelberg, au dessus d'Oberhaslach, à 35 km de Strasbourg, entre Mutzig et Schirmeck. L'ancien camp de concentration nazi, le Struthof, est à 10 km de Schirmeck. Quelques semaines avant le départ, le Père Lefèvre a fait parvenir un courrier aux parents des scouts dans lequel il donne toutes les consignes pour que le séjour se déroule sans problème. Dans ces consignes figurent le prix du camp (15000 frs), la vaccination, l'argent de poche, le contenu du sac, etc… Le départ d'Alger est prévu le mardi 5 juillet à 10 heures par le paquebot Sidi-Mabrouk, direction Marseille, Mulhouse et Strasbourg. La quatrième semaine de ce camp sera consacrée à la tournée des ''Champs de Bataille'' d'Alsace et des Vosges. Cette tournée avait été organisée en partie par le Général Touzet du Vigier. Le Père Le Tilly avait aussi usé de ses relations pour que tout se passe bien. Ce grand pèlerinage passe par Strasbourg, Mulhouse, Lure Magny Danigon et doit se terminer à Ronchamp avec faste. Le père Jacques Le Tilly fait parvenir aux organisateurs de l'évènement un courrier dans lequel il présente son programme:

« Peut-être n'est-il pas inopportun de faire connaitre aux garçons et à leurs parents pourquoi quelques jours du voyage de France seront consacrés à des fêtes en Alsace et en Franche-Comté. Les garçons visiteront STRASBOURG; iront prier à Ste-Odile et peut-être s'arrêteront à COLMAR : visions de beauté, pèlerinage de piété, tout le monde comprend ces étapes. Mais pourquoi MULHOUSE qui n'a pas de beauté ? Pourquoi LURE qui est une toute petite ville, pourquoi RONCHAMP dont beaucoup ignorent même le nom ?

Ce n'est pas en effet le tourisme qui vous attire. Il s'agit de bien plus grand, et si les derniers jours ont été choisis pour ces manifestations, juste avant le retour, c'est parce qu'ils doivent être spirituellement, le point culminant du voyage et sa conclusion. La Franche-Comté et la Haute Alsace ont été, pendant cette guerre, des terres de durs combats et de sacrifices. Des scouts sont tombés pour la défense de ces pays et beaucoup ont manifesté un singulier héroïsme : nous ne pouvons pas oublier cette grandeur du Groupe.

Ce n'était pas poésie : autour de MULHOUSE, dans les cités des potasses, l'avance se faisait maison par maison, il n'y avait nulle beauté dans le paysage, et la bataille se déroulait dans le froid, la pluie et la neige. Mais l'enthousiasme réchauffait les cœurs des combattants, tandis que quelques kilomètres en arrière la population de Mulhouse, l'âme étreinte par l'angoisse d'un retour possible des Allemands, recevait avec ferveur les blessés, les malades et ceux qui venaient au repos. Les Alsaciens n'ont pas oublié; nous voulons leur dire que l'Algérie n'a pas oublié.

Á LURE, transformée si longtemps en cité-hôpital, des milliers d'Africains sont passés, et combien ont été enterrés dans le cimetière de la ville ! Et les populations des villages, pauvres de biens, et si riches de cœur, nous ont reçus comme si sous étions des enfants de leurs familles. Ces populations se souviennent du 5e Chasseurs d'Alger, du 1er Zouave d'Alger, des Transmissions et du Génie d'Alger - du 3° Chasseurs dans lequel il y avait des Algérois. Ils ont si vivace le souvenir des Africains que l'annonce de votre venue l'an dernier, avait suscité un prodigieux enthousiasme dans le pays ! On parlait de dix mille personnes venant vous fêter !

C'est que tout près de LURE, sur les hauteurs de RONCHAMP, s'élevait la chapelle de Notre Dame du Haut, délivrée par le 1er Zouaves d'Alger; et la statue miraculeuse de Notre Dame a été sauvée lors du bombardement qui pilonnait la Chapelle. Tout un peuple se souvient; et, quand les scouts monteront pour saluer Notre Dame du Haut, la présence de tous les villages dira la reconnaissance de la Franche-Comté à l'Algérie. Est-ce trop d'employer trois jours à ce pèlerinage fervent, qui doit pénétrer si profondément dans l'âme de nos garçons ?

Eux-mêmes apporteront leur bonne humeur, leurs chansons, leurs jeux, et aussi, auréolés du sacrifice de leurs Anciens, leur piété, leur bonne tenue, leur compréhension. Les mineurs de Ronchamp se font une joie de recevoir dans leurs maisons les garçons qui viennent d'Afrique. Monseigneur l'Archevêque de Besançon vient présider le pèlerinage, Le Général du Vigier, le Colonel Barbier parleront aux scouts et à la foule. Est-il possible de préparer de plus belles fêtes ?

Que tous fassent confiance aux Chefs et aux Aumôniers, Il y aura grande joie et profit au Camp de France. » (Fr. Jacques LE TILLY O.P. – Collection Jacqueline Dodelier)

Le camp d'Alsace d'Eichelberg

Le mardi 5 juillet 1949 à 11h00 tout le monde (environ 160 personnes) embarque sur le Sidi-Mabrouk qui arrive à Marseille le lendemain vers 13h00. À 18H00, la Troupe grimpe dans l'express qui remonte la vallée du Rhône, traverse Mulhouse et arrive à Strasbourg le jeudi matin vers 9h30. Vers 13h00, le père Le Tilly quitte le groupe qui se précipite dans le petit train. Arrivé à la gare du village d'Urmatt des camions militaires chargent les groupes et les bagages. Finalement, tout le monde arrive à la Maison Forestière d'Eichelberg où toute l'équipe se met à l'ouvrage pour installer les tentes. Du vendredi 8 juillet au dimanche 24 juillet, le Groupe St-Do participe à une foule d'activités spécifiques aux scouts et adaptées à chaque catégorie ; feux de camp, rallyes, grands jeux, chants avec la manécanterie, montage et démontage du camp, etc…

Pèlerinage au Mont Saint Odile, Strasbourg, Mulhouse

Le lundi 25 juillet commence le démontage du camp et le 26 dès 8h00, les camions militaires arrivent pour le déménagement en direction de Strasbourg où le Groupe est hébergé à la caserne Lecourbe. Le mercredi 27, après la messe chez les dominicains, le Groupe part pour le pèlerinage au Mont Sainte Odile. Au retour ils font une visite au pont de Kiel. Le lendemain une messe est célébrée à la cathédrale en présence de l'Évêque avant le départ en direction de Mulhouse où le Père Le Tilly attend toute la troupe. À 17 heures, une grande réception se déroule à l'Hôtel de Ville en présence de beaucoup de personnalités ; les Généraux Touzet du Vigier et Mazoyer, le Colonel de Courcel, chef d'État-Major du général Gruss, les lieutenants colonels Bornis-Debordes et Eliet. M. Weyl, chef de cabinet du sous-préfet, le capitaine de gendarmerie Hirt, le Maire Lucien Gander et ses adjoints, etc… Monsieur Michel adjoint au maire, a dit tout le plaisir qu'il éprouvait à voir les scouts de St-Do dans les murs de Mulhouse : "Vous avez vu tout ce qu'il y a de beau à voir en Alsace. En rentrant chez vous, vous pourrez dire que tous les Alsaciens ont salué avec enthousiasma le retour à la patrie française. Vous êtes, dans le temps et dans l'espace entre la métropole et l'Afrique Française le symbole d'une union qu'il vous appartient, qu'il nous appartient à tous, de rendre toujours plus étroit.'' Le soir au jardin zoologique créé en 1868, la Manécanterie a été chaleureusement applaudie par les Mulhousiens venus en masse. Le vendredi 29 juillet une messe est célébrée en l'église Ste Jeanne d'Arc dont la construction commencée en 1933 et bénie dès 1935, ne sera consacrée qu'en 1954. À la fin de l'office, un officier de la garnison conduit le Groupe auprès du char du lieutenant Jean Bernard Marie Gérard Carrelet de Loisy qui a trouvé une mort glorieuse lors des combats pour la libération de Mulhouse le 23 novembre 1944.

Pèlerinage à Lure, Magny Danigon

Le départ pour Lure a lieu à 11h30 où le curé Dromard accueille le Groupe vers 13h30 pour le conduire aux cantonnements ; l'École Saint Joseph derrière l'église et la Maison des Œuvres. À 17h30 un superbe défilé démarre au Square de Pologne avec deux pelotons d'artilleurs, la musique municipale, les pompiers, la population, les autorités et le groupe de scouts pour se rendre au cimetière où sont enterrés des soldats de l'Armée d'Afrique. La cérémonie débute avec la montée des couleurs. Des gerbes sont déposées par les autorités dont le Général du Vigier, le Père Le Tilly, le chanoine Dromard. Des prises de paroles ont ponctué cette cérémonie dont le Général et le sous-préfet Lucien Lanoix qui adresse des remerciements pour ce pieux pèlerinage du sacrifice et de la gloire : « Vous qui m'écoutez, en vous exprimant à nouveau notre profonde gratitude d'être venus des rivages Nord-Africains jusqu'à nous, pour refaire le chemin douloureux de ceux qui nous ont rendu la liberté nous vous demandons d'emporter de votre séjour dans l'arrondissement de Lure, le Souvenir d'une population qui fut brave, qui a souffert, qui travaille pour panser ses plaies et relever ses ruines et qui n'oublie ni les vivants ni les morts. »

Retour du défilé au cantonnement au son du ''Chant des Africains'', applaudi par la foule. Le soir au cinéma REX (il n'existe plus, il a été rasé), la Manécanterie a fait entendre sa voix dans un répertoire bien choisi. Au retour au cantonnement la prière du soir a été dite devant l'église Saint-Martin. Le samedi 30 juillet, l'église est pleine à craquer pour la messe de Requiem. Dès la fin de la messe, des camions militaires emmènent tout le groupe au village de Magny Danigon pour une grande cérémonie du souvenir de 10h30 à midi au monument des fusillés inauguré en 1946. Revenons en 1944 : « Début septembre 1944, les unités de la 1ère Armée Française s'approchent de notre secteur et les groupes de maquisards sont encore plus actifs pour harceler les troupes allemandes en pleine retraite. Vers le puits de mine Arthur de Buyer, le 18 septembre, un maquisard, au mépris des consignes, ouvre le feu sur un Allemand occupé à satisfaire un besoin naturel. Cet incident aura de très graves conséquences et se soldera par l'arrestation d'une quarantaine de maquisards dont 38 seront fusillés contre le mur intérieur du cimetière ». En fin de cérémonie, les autorités, dans leurs discours, ont rappelé le grand rôle des FFI et des troupes algériennes dans les batailles de la libération.

Pèlerinage à Ronchamp et remise de la Croix de la Légion d'Honneur à Jacques le Tilly

Dès que les autorités municipales ronchampoises ont eu connaissance du pèlerinage des scouts d'Alger et de la remise de la Légion d'Honneur il s'est constitué un Comité d'Accueil. Il regroupe toutes les forces vives de la commune ; M. Alfred (Freddy) Canet patron de l'usine éponyme, M. Eugène Dodelier commerçant et Lieutenant des pompiers, M. Alphonse Pheulpin Maire et son Conseil Municipal, les Ingénieurs des Mines des Houillères de Ronchamp, la Musique Municipale, les sapeurs-pompiers, l'abbé Besançon curé de Ronchamp, le curé Jeanblanc curé de Champagney, la section des Anciens Combattants, la gendarmerie, les enfants des écoles, etc… On fait appel à la générosité des familles notamment à l'importante communauté polonaise très catholique pour offrir le gite et le couvert aux scouts et aux accompagnateurs pendant trois jours.

Ce samedi 30 juillet une agitation inhabituelle anime le centre de la cité minière. Le Comité d'Accueil est présent aux cotés d'un grand nombre de Ronchampois pour accueillir les scouts. Tout au fond de la grande ligne droite coté Lure, des camions arrivent ! Les voilà ! Le groupe fait son entrée sous les applaudissements de la foule. Il est accueilli par le Maire et Conseiller Général Alphonse Pheulpin qui souhaite la bienvenue dans « une improvisation de haute tenue morale et patriotique ». Puis, rapidement, c'est la dislocation où chaque famille quitte les lieux avec 2, 3, 4 ou 6 garçons pour rejoindre leur domicile où un bon repas sera servi avant le rendez-vous pour le pèlerinage. À 15h00, rassemblement devant l'église et départ vers le hameau de Recologne où un car d'anciens FFI du Bataillon du Charollais rejoint le groupe en compagnie du Commandant de l'Escaille qui était Capitaine au 1er BZP en 1944. Dans la nuit du 28 au 29 septembre une section du Capitaine de l'Escaille occupe le sommet de la colline sans y rencontrer d'Allemands. Les pèlerins empruntent le même sentier que les Zouaves de 1944. Sans le savoir, ils sont passés à quelques dizaines de mètres de l'ancien gibet du Moyen Age où ne subsiste qu'une grosse pierre percée d'un trou carré. Sur le faux-plat au pied de la Chapelle, le Colonel Barbier venu spécialement de Baden-Baden, a rappelé en détails le déroulement de cette bataille qui a couté la vie à un grand nombre de soldats (environ 70 sur les 3 jours de combats). D'autres pèlerins et des scouts ont rejoint la Chapelle par la route (départementale 264 de nos jours) ou par le Chemin de Croix, le plus court mais le plus difficile. Sur l'esplanade de la Chapelle la commune avait planté un mât pour monter les couleurs. Puis le Général du Vigier prend la parole pour exalter l'héroïsme des combattants. La famille du Capitaine Léon Lamy, tué de la Chapelle en même temps que son lieutenant Yves de Bernon le 30 septembre, est au premier rang des pèlerins. Pour tous, c'est un grand moment d'émotion. Le retour au centre du bourg se fait par la descente abrupte du chemin de Croix longeant le cimetière communal pour les plus téméraires.

Après le repas du soir, une retraite aux flambeaux est organisée par la municipalité avec la participation de la Musique, des pompiers, de la population et de toute la jeunesse. La retraite se terminait sur la Place du Marché derrière l'église où un grand feu de camp a vu la participation de plus de 2000 personnes. C'était la fête au village où le 1er adjoint, Charles Collieux a dansé la rumba avec Max Dervaux, le Chef des scouts ! La soirée s'est terminée devant l'église pour la prière du soir.

Pour les scouts, la journée du dimanche 1er juillet commence avec la prière du matin à l'église, suivie de la communion. À 9h30, arrivée des autorités dont le Général du Vigier, accompagné du Général Kientz et du Colonel Barbier. Ils sont accueillis par le Maire, Alfred Canet et Eugène Dodelier. Une grand' messe solennelle a lieu en présence du représentant de Monseigneur Dubourg absent, M. le Chanoine Viellet, Vicaire Général de Besançon. La chorale ronchampoise participe également à l'Office. À 11h00 le Maire et son Conseil Municipal reçoivent les autorités à la Mairie pour un vin d'honneur agrémenté d'amuse-gueules. Alphonse Pheulpin salue les autorités tour à tour ; M. Abadie chef de cabinet du Préfet, le Général du Vigier, le Général Kientz, le Colonel Barbier, les Maires de environs, les Pères Dominicains, les Chefs Scouts, le Commandant Claude (Olivier Ziegel), le Commandant de l'Escaille, etc…

Après la réception, le Maire invite l'assistance à suivre le défilé vers les monuments aux morts. La population très nombreuse emboite le pas derrière la Musique et les Pompiers. Au monument 1939-1945 et FFI le Commandant Claude (Chef de groupe FFI du bataillon du Charollais) dépose une gerbe et termine par une très émouvante allocution sur les hommes qui se sont engagés dans le Résistance. Puis retour au centre du bourg pour un dépôt de gerbe par le Maire au pied du Monument de 1870-1871 devant l'actuelle Mairie. Sur la Place de la Poste (Place Jean Lagelée) le Général du Vigier fleurit la plaque commémorative apposée sur la façade de la Poste. Sur cette même place, la gerbe préfectorale est déposée par M. Abadie au pied du Monument 1914-1918. Le maire termine le défilé par une allocution : « Je rends hommage à la vaillance de tous ses braves qui ont montré tant d'ardeur au cours des combats. Je salue les survivants de ce carnage ici présents. Je rends hommage à ces soldats de l'Algérie, qui sont venus du fond des colonies combattre pour libérer la Mère Patrie de l'envahisseur; ils ont souffert des rigueurs de la température de notre région de l'Est, de l'hiver qui fut des plus rigoureux. C'est à vous, soldats de la 1ère DB et de la 1ère DFL que nous devons notre libération. Nous ne l'oublierons pas. Si la réception que nous vous avons réservée n'a pas été grandiose, elle a été sincère et spontanée dans la mesure des moyens dont nous disposons. Je veux espérer que vous remporterez dans vos familles un bon souvenir de la France, Votre Mère Patrie. »

À midi, tandis que les scouts déjeunent dans leur famille d'adoption momentanée, le Maire réunit les invités et les personnalités pour un petit banquet. Durant ce repas, les allocutions vont se succéder ; le Maire, le Père le Tilly, le Général du Vigier qui remet au Maire l'insigne de la 1ère DB, le Général Kientz, le Vicaire général Viellet, le Chef du Cabinet du Préfet, etc…

Vers 15h30, c'est le moment de partir pour le grand pèlerinage à la chapelle Notre Dame du Haut. À 16h00, plusieurs milliers de personnes attendent tout autour de l'édifice mutilé. L'intérieur de la chapelle ayant été dévasté par les explosions d'obus c'est vers la nef extérieure du coté du Levant que la cérémonie va se dérouler. On a accroché des tentures devant les entrées pour masquer les blessures de la guerre. Quatre scouts (les routiers) transportent la statue de la Vierge Marie depuis une remise de Just Chippeaux, gardien de la chapelle, jusqu'à l'estrade sous la nef.

Vers 16h00 tout est prêt pour la cérémonie ; la statue de la Vierge, le mât, le drapeau, les personnalités, les Anciens Combattants, les micros, la musique et la foule. Le Général du Vigier commande l'envoi des couleurs, le clairon sonne, le chef Jean Creste et le commandant Lamy montent les couleurs. Le Général du Vigier s'avance vers Jacques le Tilly : « Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d'Honneur. » Il épingle la Croix, porte l'accolade et lit les 4 citations dont le Père a été l'objet. La chapelle mutilée tremble sous les applaudissements de la foule.

Puis Jacques le Tilly prend place au bord de la balustrade de la nef pour son homélie et explique la signification du drapeau : « Ce pavillon est celui même qui flottait au mât du bateau qui nous a amenés au débarquement de Provence ; celui qui a enveloppé tant de nos morts et que j'ai ramené tout taché de leur sang ; celui qui claquait joyeux, en plein cœur de l'Allemagne, au jour de la Ste Jeanne d'Arc et de notre victoire en Mai 1945. » Il remercie ensuite le Général : « Si j'ai désiré recevoir par vous, mon Général, la Croix de la Légion d'Honneur, c'est d'abord à cause du respectueux et admiratif attachement que j'ai pour votre personne, c'est aussi parce qu'il me semble que, par vous, tous nos camarades morts ou vivants expriment à leur Aumônier leur affectueuse et confiante fraternité d'armes. » Il a aussi rappelé l'épisode avec la statue de la Vierge : « Dans l'après-midi du samedi 30 septembre 1944 deux soldats, un Métropolitain et un Algérien, accompagnent leur Aumônier à la Chapelle, l'aident en pleine bataille à sortir la statue qu'ensemble ils descendent à La Côte, d'où elle est transportée à Lure. Le lendemain matin, à la Messe, les habitants de Lure ont l'émotion de voir la statue dans leur Église. Pendant trois jours elle y demeure dans les fleurs et priée par la foule. C'est devant elle que se font les funérailles des soldats qui l'ont défendue : elle est placée au milieu de la nef et de ses mains maternelles partent de longs rubans qui entourent les cercueils de ses enfants morts pour elle... Et c'est humblement, très humblement, avec toute ma tendresse, que je prie la Sainte Vierge d'accepter la Croix qui m'a été remise devant sa statue, en hommage à sa souveraineté sur une vie qui depuis toujours, et à Ronchamp plus qu'ailleurs, lui a été offerte... » (Sources : Réseau Baden Powell)

À la fin de son homélie, la statue de la vierge est portée par 4 scouts et une procession se déroule autour du sanctuaire pendant que la manécanterie entame des chants, repris par l'assistance. Puis les couleurs sont descendues, les chants s'arrêtent, la statue de Marie est ramenée dans son local. La fête est finie ! Plus tard en fin d'après-midi, la foule se rassemble devant l'église pour la dernière fois et tout le groupe St-Do fait ses adieux à la population. Eugène Dodelier, un des organisateurs des fêtes du souvenir, est fait scout d'honneur et reçoit le foulard noir et blanc. Il semble aussi qu'Alfred Canet a été fait aussi ''scout d'honneur''. Le lendemain 1er aout, c'est le grand départ pour Alger et en fin d'après-midi un grand défilé se met en place. Le Maire Alphonse Pheulpin, la Musique, les pompiers, la clique et près de 500 personnes accompagnent le Groupe St-Do jusqu'à la gare. La foule se masse sur les quais où le Maire est intronisé ''Scout d'Honneur de Saint Dominique'' en lui nouant un foulard autour du cou. L'Express Paris-Belfort entre en gare et ce sont les embrassades, les adieux, les larmes, etc… Le train s'ébranle, les foulards, les mouchoirs, les mains s'agitent pendant que la musique exécute une dernière marche. Ce n'est qu'un au revoir ! Ce n'est plus qu'un souvenir ! Le train disparait peu à peu au gré des courbes vers Belfort. À Lyon une halte est prévue avec un pèlerinage à la basilique de Notre Dame de Fourvière. Puis c'est Marseille et l'embarquement sur le Sidi-Brahim pour rejoindre Alger. Le groupe Saint-Do viendra encore plusieurs fois en Alsace et passera aussi par Ronchamp (en 1956) comme le montre cette photo. L'Indépendance de l'Algérie marque la fin de la Saint-Do où un dernier camp scout se déroule en juillet 1963 à Oberhaslach. À la fin de celui-ci le 30 juillet, sa dissolution est prononcée. Un groupement d'Anciens a vu le jour sous la forme d'association type loi de 1901 jusqu'en 2016.

Épilogue

Le curé mais aussi Chapelain Henri Besançon a été enthousiasmé par le passage des scouts de la St-Do à Ronchamp et livre ses impressions dans un N° de ''L'Écho de Notre Dame du Haut'' créé en 1911. Voici quelques passages : « ... Je ne dis pas qu'au début il n'y eut pas une certaine appréhension, car si on connaissait le Père LE TILLY, on ne connaissait pas ses Scouts... Mais dès le premier contact ces jeunes gens firent si bonne impression que chacun en aurait voulu chez lui... Et cette impression favorable ne fit que se confirmer. Tous les échos sont unanimes pour souligner combien ces jeunes algériens font honneur à ceux qui les ont formés. L'ambiance était telle qu'en moins de 24 heures des liens d'une profonde amitié s'étaient noués entre les familles et leurs hôtes, et même avec toute la population. Pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à voir le Feu de Camp auquel assistaient plus de 2.000 personnes, et surtout se trouver à la gare au moment du départ et des adieux... Ce passage des Scouts a fait vibrer tout un pays. Le Feu de Camp comptait toute la population valide...Et le lendemain au défilé toutes les autorités civiles, militaires et religieuses, la musique et les pompiers au complet accompagnaient ces jeunes, dans une atmosphère de vraie fraternité, simple, spontanée et digne ! … Ces Scouts avaient une magnifique chorale: vous avez pu le constater... Et ce n'était ni plus ni moins que magnifique... On ne pouvait rien rêver de mieux dans notre grande et belle Église de Ronchamp. Et quel réconfort, après avoir vu ce témoignage des jeunes, d'entendre celui de chefs magnifiques ! … Notre population aussi mérite des éloges. Elle a réservé aux scouts un accueil unique, et cela suppose bien des démarches, des dévouements, des petits renoncements... Quel beau spectacle que cet élan unanime de générosité, de charité... » (Écho Notre Dame du Haut - Collection Jacqueline Dodelier)

Le Général Touzet du Vigier a envoyé un courrier au Père Le Tilly pour lui faire part de sa profonde émotion ressentie au cours de ces journées riches en évènements : « … Inutile de vous dire que moi aussi j'ai recueilli, pendant ces quatre jours si pleins, bien des émotions de qualité exceptionnelle. Ce n'est donc pas moi qu'il faut remercier, car j'ai reçu infiniment plus de vos braves petits scouts et routiers que je ne leur ai donné. Leur jeunesse, leur foi débordante, leur constante bonne humeur, leur ont attiré toutes les sympathies. Et je suis bien sur qu'aussi bien sur le plan social que sur le plan patriotique ou même religieux, leur passage laissera une trace durable. Ils ont certainement rayonné beaucoup de bien autour d'eux… »(Sources : Réseau Baden Powell)

Le Maire, Alphonse Pheulpin et Eugène Dodelier ont fait savoir au groupe St-Do tout le bien qu'ils pensaient des scouts et des 3 jours de fête. « Les Ronchampois eux aussi garderont un bon souvenir des scouts algérois ; nous avons admiré leur belle tenue et leur parfaite éducation. Nous pouvons dire l'un et l'autre que nous avons communié province lointaine et métropole dans un même esprit au souvenir tragique des heures douloureuses de septembre et octobre 1944 au moment de notre libération. Vous avez pu constater que Ronchamp n'oublie par ses libérateurs, Je suis heureux, de même que le Conseil Municipal, le Comité d'Organisation et la population ronchampoise d'avoir réussi à vous recevoir le plus dignement possible, afin que vous puissiez tous remporter un bon souvenir de notre petite cité meurtrie, mais vaillante. Nous voudrions maintenant vous dire quelle profonde impression votre visite a laissé à Ronchamp. Bientôt quinze jours se sont écoulés et on parle toujours des scouts. Nous pouvons vous affirmer, sans crainte de nous tromper, que si vous reveniez, même avec un effectif doublé, nous aurions encore suffisamment de place à Ronchamp pour en loger le triple. » (Sources : Réseau Baden Powell)

Le 18 octobre 1964, Mme la Maréchale de Lattre est venue inaugurer une plaque en l'honneur de la 1ère Armée Française. Elle était scellée sur le mur Sud du petit cimetière privé vers l'ancienne entrée du site de la Chapelle. Suite à un problème avec le Chapelain, en 1994 elle a été déplacée 200 mètres plus bas, en bordure de route mais sans acte notarié. En 2004 la plaque est démontée et fixée contre le mur de l'entrée. Le 11 septembre 2004, deux plaques commémoratives sont inaugurées contre ce même mur : celle du 1er Bataillon de Choc et du 1er Bataillon de Zouaves et celle des Anciens Zouaves qui étaient en Congrès à Ronchamp. Depuis 1964 une cérémonie commémorative se déroule tous les ans devant ces plaques en souvenir des libérateurs.

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