LA NUIT EUROPÉENNE DES MUSÉES 2010

LES CONFÉRENCES AU MUSÉE DE LA MINE

Le samedi après-midi, Frédéric Kuhn, grand collectionneur de lampes, a animé deux conférences au Musée de la Mine. Contacté par l’association, il est venu de Sélestat (Bas-Rhin) avec une partie de sa collection. Les lampes sont toute sa passion et avec un large sourire il déclare : « Depuis 20 ans, je suis atteint d’une maladie grave, la "géoluminophilie". Oh ! Rassurez-vous, ce n’est pas contagieux, mais très difficile à guérir » Pour comprendre, il faut remonter quelques années en arrière, au moment où sa belle-mère lui offre la lampe de son père qui a longtemps travaillé dans les mines de potasse. « Je l’ai trouvée très belle et j’ai voulu connaître son histoire » explique cet ingénieur qui travaillait dans le bassin houiller lorrain. « Je me suis intéressé de plus près aux lampes. J'en ai rapportées de mes voyages professionnels en Afrique du Sud, Brésil, Arizona... Ce qui m'intéresse, c'est d'en percer l'histoire. Je ne les considère pas comme des placements, ni des bibelots à exposer, mais comme des outils de travail qui ont quelque chose à raconter, une histoire que je veux connaître même si je dois y passer des années. Avec Internet, c'est facile, cela favorise bien les échanges. »

Frédéric Kuhn possède près de 250 lampes dont la plus ancienne est une Davy de 1820 et la plus récente une Oldham de 1970. A l’approche de la retraite il va cibler son hobby sur les lampes françaises. Il en existe près de 200 modèles ! Les très nombreux visiteurs ont apprécié ses explications claires et précises et surtout la reconnaissance immédiate des modèles apportés par quelques amateurs de lampes. Le petit-fils (95 ans) et l’arrière-petit-fils (58 ans) de l’inventeur de la célèbre lampe Marsaut avaient fait le déplacement depuis Briaucourt (Haute Saône) pour assister à la première conférence.

Frédéric KuhnFrédéric Kuhn en conférenceUne partie de la collectionLes descendants de J.B. Marsaut

LES ANIMATIONS SUR LE CARREAU DU PUITS N° 13 bis

Le carreau du puits N° 13 bis est parsemé de lumières colorisées produites par un groupe électrogène. Il en va de la stèle, du fond du puits et des vestiges de la salle des compresseurs. Les lumières s’éteignent, il fait nuit, une voix s’élève : « Nous sommes dans les premiers temps des Houillères de Ronchamp, vers 1800, les galeries s'enfoncent de plus en plus profondément dans le sol. Les premiers puits vont être creusés. Pour s'éclairer, les mineurs utilisent des raves stéphanoises, petites lampes à huiles dont la flamme risque à chaque instant d'embraser les nappes de grisou. Ici, la mine, par l'Etat décrétée très grisouteuse, n'en manque pas. Pour s'en débarrasser, on a instauré un système très particulier. »
A cet instant l'ombre furtive d’un homme encapuchonné et emmitouflé dans de la toile de jute se faufile silencieusement. Il porte à bout de bras une longue perche au bout de laquelle flambe une mèche. Une grande lueur suivie d’une forte détonation surprend l’assistance. Les spectateurs viennent de faire connaissance avec l’activité hallucinante du "pénitent" qui risquait sa vie pour enflammer le grisou avant l’arrivée des mineurs. Le décor est planté. Cinq conteurs vont défiler et retracer l’évolution des lampes dans les mines de Ronchamp. Ces récits historiques inspirés de documents d’archives sont interprétés par des membres de l’association.

Charles Edouard Thirria - 1824

« J'ai été appelé à la houillère de Ronchamp ce 10 avril 1824 où s'est produite une terrible explosion , telle qu'il s'en est produit très peu en France mais qui est bien connue en Angleterre. Cette explosion a fait beaucoup de victimes: le contrôleur de la mine, un maître mineur et 18 mineurs ou rouleurs ont péri; 16 autres ont été blessés. Plusieurs ouvriers ont été retirés à demi asphyxiés par les sauveteurs. Je me suis fait accompagner par M. Dodelier muni d'une lampe Davy mais nous avons été empêchés de pénétrer et nous avons acquis la certitude par le picotement que nous avons éprouvé aux yeux, l'odeur particulière que nous avons ressentie, le bruissement que nous avons entendu que le gaz se dégageait avec abondance. Les mineurs connaissaient l'existence d'une nappe de gaz et ils l'avaient chassée en agitant des draps ou des habits vers des vieux travaux abandonnés. Ils avaient même installé un ventilateur à bras muni de tuyaux. Et pourtant, de façon inexplicable, l'inflammation de cette nappe de gaz a eu lieu. Il est possible qu'un mineur se soit approché avec sa lampe rave et ait provoqué l'explosion.

J'ai demandé à M. le Directeur de la houillère de prendre au plus vite les mesures suivantes:
1. elle devra réaliser un meilleur aérage à partir de petits puits et en déblayant l'orifice du puits Petit-Pierre
2. elle remplira d'eau la galerie
3. elle établira un chapeau à l'orifice du puits
4. mais surtout, elle fera remplacer toutes les lampes raves à feu nu beaucoup trop dangereuses par les nouvelles lampes inventées par M. Davy il y a quelques années. Celles-ci sont munies d'un tamis métallique à travers laquelle la flamme ne peut pas passer.

Cette mesure indispensable suscite des réticences. Le Directeur a déjà demandé des dérogations à cette mesure, en particulier dans les galeries débouchant au jour et à l'entrée du puits d'entrée d'air. Elles lui seront probablement accordées eu égard aux difficultés de remplacer rapidement toutes les lampes de la mine et aussi parce que les mineurs se plaignent qu'ils ne voient pas assez clair et qu'elle s'éteint trop facilement , les obligeant à arrêter le travail pour aller les rallumer. Mais je tiens à ce que ces dérogations soient temporaires et la mine de Ronchamp ne devra plus avoir que des lampes Davy dans les prochaines années. Elles lui éviteront de connaître de tels drames dans le futur. »

François MATHET - 1854

« Il me faut vous informer d'une situation préoccupante. L'ingénieur civil est venu visiter nos travaux et a rédigé un rapport qui ne nous est pas favorable. Il a relevé de nombreux disfonctionnements dans nos modes de travail et il estime que nous mettons nos ouvriers en grand danger. Je ne puis laisser cette situation en l'état, d'autant plus que le service des mines nous a déjà menacé de sanctions. Il est vrai que j'ai découvert que certains comportements de mes ouvriers sont inadmissibles. Nous employons partout au fond de la mine des lampes de sécurité Davy, les lampes ne doivent jamais être ouvertes par les mineurs, ce sont les lampistes qui les entretiennent et nettoient le tamis chaque jour. Mais quelquefois, les lampes peuvent s'éteindre. Dans ce cas, le devoir de chaque ouvrier est d'aller à la chambre d'accrochage près du puits où se trouve une clé à ouvrir les lampes scellée à la muraille et une lampe à feu découvert pour allumer les lampes éteintes en toute sécurité.

Mais il arrive souvent que certains ouvriers, pour éviter la fatigue ou le temps perdu, préfèrent dévisser leur lampe… Quelques-uns sont munis de fausses-clés qu'ils font fabriquer par des maréchaux des environs. Plusieurs fois par mois, ils sont fouillés par les gardes mais on n'a jamais rien trouvé dans leurs poches et on doit supposer que les clés sont entrées dans la mine puisqu'on en a trouvées qui avaient été perdues par les ouvriers Nous avons appris aussi qu'ils emportent des pipes dans la mine. Mais comme ils craignent qu'on les surprenne avec de l'amadou ou des allumettes, ils ont trouvé une manière de les allumer particulièrement dangereuse: ils commencent par pencher la lampe de façon à ce que la flamme frappe un des côtés du tissu métallique pendant un certain temps, puis ils appliquent sur la place la pipe bourrée de tabac et en suçant quelque temps la pipe finit par s'allumer. Tous ces désordres ne peuvent pas être réprimés parce que les ouvriers ne veulent à aucun prix dénoncer leurs camarades comme ce serait leur devoir et leur intérêt de le faire.

Aussi je viens de faire lire devant tous les mineurs et afficher dans la salle d'attente, le règlement que voici:
Article 1: Il est défendu très expressément aux ouvriers de la houillère de Ronchamp Champagney d'ouvrir leur lampe de sûreté et de les détériorer de quelque manière que ce soit.
Article 2: Lorsqu'il sera nécessaire de faire quelques réparations à ces lampes, elles devront être remises aux lampistes préposés à ce travail.
Article 3: Tout ouvrier qui, par insubordination ou désobéissance, aura compromis la sécurité des personnes et des choses sera poursuivi et puni selon la gravité des circonstances.
Je veillerai à l’application stricte de ce règlement. »

Henri Poincaré – 1879

« J'ai découvert le bassin de charbon de Ronchamp à la suite d'une terrible catastrophe. Un mois ne s'est pas écoulé depuis l'extraction dans le nouveau puits du Magny qu'une énorme explosion de grisou s'est produit le 1er septembre à 4 heures du matin. Presque toute l'équipe travaillant dans un montage a été anéantie. J'ai été chargé d'enquêter sur les circonstances et les causes de l'explosion. J'ai commencé par interroger les rescapés et les sauveteurs qui étaient très affectés par la violence de la catastrophe. Je me suis rendu sur les lieux du drame et je me suis intéressé aux lampes qui gisaient partout dans le chantier. C'était forcément l'une d'elles qui a enflammé le gaz. Pour quelle raison ? Y a-t-il eu une faute commise par un mineur ou par la société des Houillères?

Je découvre que le tamis d'une lampe, portant le numéro 476 a été déchiré et les déchirures sont repliées vers l'intérieur de la lampe, ce qui tend à prouver qu'elle a subi un choc qui a détérioré l'enveloppe protectrice. Cette lampe était attribuée au mineur Pautot, or, elle n'a pas été retrouvée près de lui mais près d'un autre mineur, Peroz. Voilà, selon toute vraisemblance, comment les choses se sont passées. Les mineurs sont encore équipés de lampes Davy, en place à Ronchamp depuis le premier coup de grisou de 1824. Le précédent ingénieur des mines avait eu l'intention de les remplacer en 1870 par des lampes qui présentent de meilleures qualités de sécurité mais la direction des houillères avait reculé devant la dépense. Il faut imaginer que le mineur Pautot aurait involontairement percé le tamis de sa lampe en travaillant avec son pic, qu'il ne s'en est pas aperçu et comme il n'y avait pas de gaz, aucun inconvénient immédiat ne s'est ensuivi. Il est alors monté voir son camarade Peroz en haut du montage, il a accroché sa lampe à un boisage à côté de celle de Peroz mais s'est trompé de lampe quand il est redescendu dans son chantier et il a laissé le sienne tout près d'un soufflard de gaz qui avait été signalé quelques jours auparavant. Peroz, en s'approchant du soufflard, a enflammé le grisou qui se dégageait violemment.

Peut-on incriminer l'un ou l'autre de ces deux mineurs qui sont morts dans la catastrophe? Le Directeur affirme que les lampes ont été distribuées en bon état, que les tamis ont été vérifiés à la lampisterie. Il faudra vérifier que l'aérage dans les galeries était suffisant, or, j'ai appris que c'était un ventilateur provisoire qui fonctionnait et il était nettement trop petit. Et puis, j'ai remarqué que le courant d'air devait descendre dans une partie de son parcours, ce qui n'est pas recommandé. Il faudra exiger des mesures d'aérage plus efficaces, mais aussi le remplacement définitif des vieilles lampes Davy par les nouvelles lampes Mueseler. »

Léon Poussigue – 1902

« Depuis que je suis entré au service des Houillères de Ronchamp, j'ai pris connaissance des résultats de l'entreprise, j'ai étudié les chiffres de production, lu les registres des ingénieurs…J'ai fait des inspections sur tous les puits, dans tous les bâtiments. Je ne vous cache pas que j'ai constaté de nombreux manquements concernant l'exploitation, et concernant aussi la sécurité du personnel. Ainsi, le nombre des blessés qui sont déclarés pour toutes sortes de raisons, est beaucoup trop élevé. J'en compte en moyenne 30 par mois. C'est absolument inconcevable. J'en tiens pour responsables tous les chefs qui ne savent pas prévoir les situations dangereuses. Ils me feront un rapport mensuel en indiquant les circonstances détaillées de l'accident. Il m'apparaît essentiel que la plus grande propreté règne dans les bâtiments. L'entretien et le nettoyage du bâtiment des ventilateurs et machines doit toujours être d'une propreté irréprochable - je souligne ce terme. L'ordre doit être de mise sur le carreau des puits, mais aussi dans les galeries de liaison.

Un lieu particulier, je me suis rendu dans toutes les lampisteries des puits où le travail doit être fait consciencieusement. Or, j'ai découvert qu'au puits du Chanois, le registre est mal tenu. Non seulement, les lampes de la journée n'étaient pas inscrites, mais aussi celles de la veille. Vous savez que les lampes nous permettent de connaître très exactement combien de mineurs sont au fond, et combien sont remontés. Dans une autre lampisterie, j'ai reconnu des lampes mal entretenues. En particulier, une lampe était remplie de benzine à pleins bords, la benzine suintait. Ce qui est particulièrement dangereux en cas de grisou. Il ne faut pas oublier que le dernier coup de grisou a eu lieu en 1886, il y a à peine 15 ans. Et je ferai tout pour qu'il ne s'en produise pas de nouveau. J'ai déjà organisé un système d'analyse des prises d'air dans les galeries qui me renseignent sur les teneurs de grisou partout dans l'exploitation. Je fais réaliser deux mesures en fin de mois dans les points principaux des galeries et deux relevés par quinzaine dans les chantiers.

Vous devez savoir que nos travaux de Ronchamp, décrétée mine très grisouteuse par l'Etat, il se dégage naturellement 57 mètres cubes de grisou quand on extrait une tonne de charbon. Le danger est toujours là et les lampistes ont une grande responsabilité à donner des lampes en bon état. Le mineur qui vient prendre sa lampe peut la refuser si elle ne remplit pas les conditions d'entretien. Ensuite, dans la mine, il doit la manier avec précaution, ne jamais l'abandonner. Il doit éviter de l'exposer à de forts courants d'air et il doit l'éteindre si elle vient à rougir ou être tachée d'huile en noyant la mèche ou en l'étouffant sous ses habits. je veillerai à ce que, maîtres mineurs ou mineurs, aient bien appliqué ces consignes. C'est ainsi que nous écarterons le danger d'explosion dans la mine de Ronchamp. »

Un vieux mineur – 1950

« Tu vois, fiston, toi qui viens d'être embauché aux houillères, peut-être un des derniers à être embauché - les houillères n'embauchent plus - nous étions encore 800 à travailler au fond et 400 au jour avant la guerre. C'était une entreprise en pleine activité. Nous étions une centaine à attendre la cage à l'entrée du puits, avec nos barrettes et nos lampes allumées. Nos lampes, c'étaient les Marsaut, comme on les appelait. En réalité, elles avaient été profondément modifiées, les premières lampes inventées par l'ingénieur Marsaut. Elles avaient un double tamis, une cuirasse de protection, un verre incassable. Et ce n'était plus de l'huile qu'on mettait dedans, mais de la benzine. Quand elles s'éteignaient, on n'avait plus besoin de les rapporter à l'entrée du puits, on pouvait les rallumer en tirant sur cette tige qui est sous le réservoir. D'ailleurs, impossible de l'ouvrir, ta lampe. Autrefois, ils mettaient un rivet de plomb pour vérifier qu'on ne l'avait pas ouverte mais il y avait des malins qui y arrivaient quand même. Il ne fallait pas se faire prendre, c'était le renvoi immédiat.

Et puis, ils ont inventé la fermeture magnétique. Alors là, plus la peine d'essayer, seul le lampiste le pouvait avec son gros électro-aimant. C'était beaucoup mieux que du temps des anciens, et beaucoup plus sûr. Depuis 1886, il n'y a plus eu de coup de grisou à Ronchamp. On ne pensait plus du tout que ça pouvait nous arriver. Et pourtant c'est encore arrivé dans des mines bien mieux équipées qu'à Ronchamp. Il y a deux ans, on a compté 24 morts en Lorraine, tu t'en souviens, et 65 morts à Saint-Étienne en 1942.
Les lampes comme vous en avez, avec ses accumulateurs, c'est encore mieux . Elles sont un peu lourdes, c'est vrai; les gars du Nord, ils ont les lampes au casque mais c'est pas demain la veille qu'on en aura à Ronchamp, ils n'achètent plus rien de nouveau. Mais tu verras encore des gars qui en ont, des lampes à flamme. Ce sont les chefs de poste: on n'a encore rien trouvé de mieux pour détecter le grisou. Quand la flamme s'allonge et qu'elle devient bleue, faut se sauver. Le chef de poste te dit de déguerpir.
Et puis, plus personne n'essaie plus de fumer au fond, tout le monde sait que c'est trop dangereux. On ne fume plus, mais on chique. Quand tu vas au bureau de tabac, tu demandes du tabac à chiquer, en rouleaux ou en paquets et maintenant on est tous habitués. T'en veux un morceau, de ma chique ? »

Ensuite, tel un ballet de lucioles serpentant au milieu des hêtres, des chênes et des sapins, les visiteurs équipés de lampes sont partis sur le sentier en direction de la galerie 780 et du plan Grisey N°3.

Le puits 13 bis éclairéLa stèle illuminéeLe pénitent des minesAllumage du grisou

A la lueur des lampesLes conteurs

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